Adversité, chère adversité…

Par Hadrien Maur

 

On voit de plus en plus émerger le mot « adversité » dans le jargon managérial : « Comment rester positif face à l’adversité », « Rebondir devant l’adversité », « Transformer l’adversité en succès » ou encore « L’adversité pour atout ! » Des expressions entrainantes, épiques même, où l’adversité prend la forme d’un défi, voire d’un bénéfice…

Pourtant, quand on regarde la définition de plus près, on a du mal à voir comment cette adversité pourrait être un avantage. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales nous en donne la définition suivante : « Sort contraire, circonstances malheureuses (deuil, revers de fortune, etc.) s’imposant comme une épreuve à subir ou à surmonter » Le bénéfice ne semble pas être la chose la plus patente dans cette acception, mais la terminologie combattante qui s’articule autour de « l’épreuve » parait plus prometteuse. C’est d’ailleurs cette nomenclature qui va venir colorer les discours de nos chers gestionnaires embraseurs de foules.

En effet, cela fait plusieurs décennies que la sphère entrepreneuriale s’est emparée d’un registre sémantique frappé par le lexique guerrier. Les salariés sont des « machines à performer », les managers des « stratèges », les équipes des « commandos d’élites », les locaux des « War room », « Bunker » et autres « QG ». Cette appropriation est telle qu’on importe même des outils militaires dans le cadre de la réalisation d’un simple projet. Ainsi, le nouveau papier toilette « Super Doux », dont Jean-Paul est le chef de projet, disposera évidemment d’un retour sur expérience (ou RETEX). Il sera composé de plusieurs « vagues », décomposées elles-mêmes en diverses « phases de lancement, déploiement, consolidation… » … Cette armada permettra au « Super Doux » d’attaquer le marché en toute quiétude et d’atteindre son cœur de cible : la fameuse ménagère de moins de 50 ans…

Bref, la métaphore militaire est bien implantée en entreprise, mais aussi dans les politiques de santé publique où florissent vagues et stratégies de vaccination… Cependant, si dans le cas des grivetons, l’emploi de ces expressions est spécifique à leur domaine qui relève de la défense (ou de la guerre, c’est au goût), qu’en est-il de l’entreprise ? S’il y a défense, cela sous-entend qu’il y a quelque chose à défendre. Il y a donc une menace, un adversaire… adversaire qui d’ailleurs peut provoquer des événements malheureux, des épreuves, des adversités… Ça s’entend pour les troupiers, mais pour l’entreprise, qui est l’ennemi ? Les sombres concurrents qui s’évertuent à défier le « Super Doux » de notre fier Jean-Paul ? L’immonde règlementation qui ose interdire l’utilisation de produits chimiques prétendument cancérigènes ? Les associations de consommateurs qui mettent leur sale nez là où ils ne devraient déposer que leur dodu fessier ?

Tout cela semble bien mystérieux… peut-être que la réponse est à chercher du côté de la psychologie du développement et plus particulièrement, de la théorie du cours de la vie d’Elder ? Elder a étudié les trajectoires de vie des enfants de la grande dépression des années 30. Il a pu montrer que dans le cas où les enfants venaient de familles de classes moyennes ayant perdu une part considérable de leurs revenus, ces enfants enregistraient des trajectoires de vie plus favorables : meilleur travail et parcours scolaire, statut social supérieur… Pour Elder, l’expérience de l’adversités économique les a forcés à mobiliser leurs ressources, à assumer des responsabilités, à prendre des initiatives et à coopérer. Cependant, Elder n’a pas retrouvé les mêmes effets chez ceux qui ont vécu la crise économique dès leur petite enfance. Pour eux, les conséquences de l’adversité ont été dramatiques : moins de réussite scolaire, syndrome de dépendance, sentiment de victimisation… Mais Elder a également identifié des paramètres qui vont modérer les effets de l’adversité. C’est le cas de la qualité de vie au sein de la famille mais aussi de la capacité de l’individu à faire des choix et à s’adapter de façon efficiente à son environnement.

Alors, pour ou contre l’adversité ? Faut-il la célébrer ou la redouter ? Ce qui est sûr, c’est qu’on est pas près de voir disparaitre les tournures hasardeuses des harangues de nos gourous favoris.

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